Soyons honnêtes une seconde : quand on pousse la porte de notre salle d’armes ici à Argelès-sur-Mer, on s’attend généralement à voir des gamins courir avec des masques trop grands ou des compétiteurs en train de hurler après une touche décisive. On imagine Zorro, on pense aux Jeux Olympiques, on visualise des duels épiques.
On pense rarement à la rééducation post-opératoire.
Et pourtant, c’est devenu une part essentielle de la vie de notre club. Si vous avez atterri sur cette page, c’est probablement parce que vous, ou une proche, traversez l’épreuve du cancer du sein. Vous avez peut-être entendu parler de « l’escrime santé » à la radio ou chez votre oncologue, et vous vous demandez si c’est sérieux ou juste une nouvelle mode bien-être.
Je vais être direct : ce n’est pas du marketing. C’est de la biomeccanique pure, saupoudrée d’un peu de psychologie de combat. Ici, on ne vous traite pas comme des patientes, mais comme des tireuses. Et ça change absolument tout.
Pourquoi l’escrime ? (Et pourquoi pas la natation ?)
C’est la question que tout le monde pose. On nous dit souvent : « Mais le médecin m’a dit de faire du sport doux, pas de me battre avec des épées ! ».
C’est là que le malentendu s’installe. Le programme que nous suivons, qui s’inscrit dans la démarche nationale Solution Riposte, a été spécifiquement conçu par le Docteur Dominique Hornus-Dragne. Ce n’est pas de l’escrime olympique adaptée à la va-vite. C’est un protocole médical qui utilise le sabre comme outil de rééducation.
Pourquoi le sabre et pas l’épée ou le fleuret ? C’est très technique, mais fascinant :
- Contrairement à l’épée où l’on pique, le sabre est une arme de taille et d’estoc. On « tranche » (sans faire mal, évidemment). Cela oblige à des mouvements d’ouverture des bras beaucoup plus amples.
- Pour se protéger la tête (la parade de quinte, pour les puristes), vous devez lever le coude et ouvrir la cage thoracique. C’est un étirement naturel, dynamique, qui combat la rétraction cicatricielle sans que vous ayez l’impression de faire de la kiné.
- Le geste réflexe de la parade mobilise l’épaule du côté opéré, souvent inconsciemment. Vous oubliez de protéger votre cicatrice parce que vous êtes trop occupée à parer l’attaque qui arrive.
C’est là toute la ruse. En kiné classique, on se concentre sur la douleur ou la limitation. Ici, votre cerveau se concentre sur la cible ou la parade. Le mouvement se fait presque à votre insu.
La mécanique de la « Solution Riposte » à Argelès
Sur le terrain (ou plutôt sur la piste), ça se passe comment ? On ne va pas vous jeter dans le grand bain face à un vétéran qui tire depuis 20 ans. Ça n’aurait aucun sens.
Les séances sont encadrées par des maîtres d’armes formés spécifiquement à ce protocole. Ils connaissent les contraintes liées à une mastectomie, aux curages axillaires ou aux traitements de chimiothérapie. On ne gère pas la fatigue d’un traitement lourd comme celle d’un entraînement standard.
Ce que nous observons régulièrement lors des séances, c’est l’effet sur le lymphœdème (le fameux « gros bras »).
- Le fait de tenir le sabre, qui est léger, et de faire travailler les muscles du bras par des contractions brèves et répétées agit comme une pompe naturelle.
- On n’est pas dans l’effort statique qui tétanise, mais dans l’impulsion. Ça favorise la circulation de la lymphe.
- Et puis il y a la tenue. Cette veste blanche, elle est magique. Elle est renforcée, elle protège, mais surtout, elle uniformise. Une fois le masque baissé, il n’y a plus de malades. Il n’y a que des escrimeurs. Personne ne voit les cicatrices, personne ne voit les regards fatigués.
Vous pouvez consulter nos créneaux d’entraînement pour voir quand ces sessions spécifiques ont lieu, souvent en marge des cours plus bruyants des plus jeunes, pour garantir une certaine tranquillité.
Le combat n’est pas que physique
Je vais vous raconter une chose que j’ai vue l’année dernière au club. Une nouvelle adhérente est arrivée, le dos voûté, le regard fuyant. C’est classique : après l’opération, on a tendance à « fermer » l’épaule opérée pour protéger la zone, comme un réflexe de survie. On se recroqueville.
L’escrime, par essence, c’est l’inverse. La position de garde vous oblige à ouvrir, à bomber le torse, à faire face. C’est une posture de fierté.
Au bout de trois mois, cette même personne ne marchait plus pareil dans la rue. Ce n’est pas juste parce que ses tissus cicatriciels s’étaient assouplis. C’est parce qu’elle avait retrouvé une posture de « combattante ». Le mot est peut-être cliché, mais la réalité ne l’est pas. Quand vous réussissez une touche, quand vous entendez le son de la lame, il se passe un truc chimique dans le cerveau. On sort du statut de victime.
D’ailleurs, c’est souvent l’aspect le plus surprenant pour nos partenaires institutionnels qui soutiennent le projet : ils financent de la rééducation physique et se retrouvent avec des résultats psychologiques impressionnants.
Concrètement, est-ce que c’est pour vous ?
Il ne faut pas se mentir, ce n’est pas magique et ce n’est pas pour tout le monde le premier jour. Il faut l’accord de votre médecin, c’est la base non négociable (le sport sur ordonnance, ça existe, profitez-en).
Mais ne pensez pas qu’il faut être sportive à la base. Vraiment pas. L’escrime se pratique ici de manière adaptée :
- On ne vous demandera pas de faire des fentes de trois mètres de long dès le début. Souvent, on commence quasiment statique, pour travailler la main.
- Le matériel est prêté. N’allez pas acheter un sabre chez Decathlon avant de venir ! Le club fournit tout, des vestes renforcées aux armes légères en plastique ou en métal adapté pour les débuts.
- L’ambiance est… particulière. C’est très joyeux. Il y a une sorte de solidarité tacite entre les « Riposteuses ». On y parle cancer, parfois, mais on y parle surtout technique, touches ratées et apéros d’après-match. Ça change les idées.
Un mot sur la sécurité et l’encadrement
Certaines hésitent par peur de se faire mal. « Et si je reçois un coup sur ma cicatrice ? »
C’est une peur légitime, mais dans les faits, le risque est quasi nul lors de ces séances dirigées. Les exercices se font souvent en « leçon », c’est-à-dire face au maître d’armes qui contrôle parfaitement sa lame, ou entre pratiquantes avec des consignes strictes. On n’est pas dans un assaut libre de compétition. On est dans de la chorégraphie martiale contrôlée.
Si vous jetez un œil à nos résultats de compétition, vous verrez que notre club performe, mais la section Santé est une bulle à part. Il n’y a pas de pression de résultat ici. La seule victoire qui compte, c’est de réussir à lever le bras 5 centimètres plus haut que le mois dernier sans grimacer.
Comment sauter le pas ?
Le plus dur, c’est de venir la première fois. De franchir la porte de la salle, située pas loin du centre d’Argelès, avec ce sentiment d’être un peu hors sujet.
Mon conseil ? Ne réfléchissez pas trop. Passez juste voir. Venez regarder une séance sans participer. Écoutez le bruit, sentez l’ambiance. Discutez avec les autres femmes présentes – elles sont souvent les meilleures ambassadrices de la méthode.
Nous accueillons des personnes à tous les stades : en cours de traitement (si la forme le permet), juste après, ou des années plus tard pour gérer des séquelles tardives. Il n’y a pas de date de péremption pour s’y mettre.
Si vous voulez en savoir plus sur l’équipe qui vous accueillera, jetez un œil à la page de notre équipe et nos maîtres d’armes. Ce sont des passionnés, parfois un peu bruyants, mais au cœur immense.
L’escrime après un cancer du sein, c’est une façon élégante de dire à la maladie qu’on est toujours là, debout, et armée. En garde ?
