LEscrime et la santé : Le programme Solution Riposte

On a souvent cette image un peu clichée de l’escrime : deux types en blanc qui sautillent sur une piste, un film de cape et d’épée à la télé le dimanche soir, ou la chasse aux médailles tous les quatre ans aux JO. C’est vrai, c’est tout ça.

Mais si je vous disais que le sabre est aussi l’un des outils de rééducation post-cancer du sein les plus efficaces qu’on ait trouvés ces dix dernières années ?

Ici, au club d’Argelès, on ne parle pas seulement de touches, de chronomètre ou de classement régional M11. On parle de vie. Le programme Solution Riposte, c’est peut-être la facette la plus poignante et la plus utile de notre discipline. J’ai vu des femmes arriver au gymnase le dos voûté, le regard fuyant, épuisées par des mois de chimiothérapie, et repartir quelques mois plus tard la tête haute, en riant, avec une mobilité d’épaule qu’aucun kiné n’avait réussi à débloquer totalement.

Alors, posons les fleurets deux minutes. On va parler santé, cicatrices, et surtout, de la « gniac » qu’il faut pour remonter en piste après la maladie.

Pourquoi l’escrime, franchement ?

Ça peut sembler contre-intuitif. On sort d’une épreuve lourde, le corps est meurtri, on a souvent subi une mastectomie ou une tumorectomie, et on nous propose… de nous battre avec des armes ?

C’est justement là que le génie opère. L’idée n’est pas sortie d’un chapeau. Elle vient de Toulouse, initiée par le Docteur Dominique Hornus-Dragne, anesthésiste et elle-même escrimeuse. Le constat médical est simple mais terrible : après une chirurgie du sein, le réflexe naturel, c’est la protection. On enroule les épaules vers l’avant, on protège la cicatrice, on arrête de lever le bras. Résultat ? Une ankylose, des douleurs dorsales, et une perte d’amplitude.

L’escrime, et spécifiquement le sabre, oblige à faire l’inverse. C’est mécanique.

  • Quand vous devez parer une attaque qui arrive vers votre tête (la fameuse parade de quinte pour les initiés), vous n’avez pas le choix : vous devez lever le coude et ouvrir la cage thoracique.
  • L’attention est focalisée sur l’autre, pas sur soi. En rééducation classique, on vous dit « levez le bras ». Votre cerveau répond « ça tire, j’arrête ». En escrime, on vous dit « bloquez ce coup sinon vous êtes touchée ». Votre cerveau répond « ok, je bloque » et le bras monte tout seul, sans que la douleur ne prenne le dessus immédiatement. C’est une feinte au cerveau.
  • L’élégance force la posture. On ne peut pas faire de l’escrime voûté. Le maître d’armes vous corrige constamment : « redresse-toi », « baisse les épaules », « tête haute ». Sans s’en rendre compte, on corrige l’attitude cyphosée typique de l’après-cancer.

Ce n’est pas du « sport », c’est de la reconstruction

Il ne faut pas se méprendre. Les séances « Solution Riposte » à Argelès ou ailleurs, ce n’est pas l’entraînement olympique du mardi soir. On ne va pas vous mettre face à un compétiteur enragé de 20 ans qui veut percer à tout prix.

L’approche est adaptée. Vraiment adaptée.

D’abord, le matériel. La tenue est la même – cette belle tunique blanche qui uniformise tout le monde – mais les protections de poitrine sont spécifiques. On utilise souvent des bustiers en plastique rigide qui permettent de ne plus avoir peur du coup. C’est bête, mais tant qu’on a peur d’avoir mal, on ne bouge pas bien. Une fois qu’on sait que la zone sensible est blindée, on se libère.

Ensuite, l’arme. On commence souvent avec du matériel allégé, voire en plastique au tout début si la faiblesse musculaire est trop importante. Mais très vite, on passe au vrai sabre. Pourquoi le sabre et pas l’épée ? C’est une question de mouvement. L’épée demande de l’allonge et pique. Le sabre est une arme de taille (on touche avec le tranchant) et demande des mouvements de moulinet qui sollicitent énormément la rotation de l’épaule et l’ouverture du bras. C’est exactement ce qu’on cherche.

Le combat psychologique : La « Riposte »

J’ai discuté avec une participante l’année dernière – appelons-la Sophie. Elle me disait quelque chose qui m’a marqué : « À l’hôpital, je suis une patiente. Au travail, je suis « celle qui a eu un cancer ». Ici, sous mon masque, je suis juste une tireuse. Personne ne voit mes cernes, personne ne voit mes cheveux qui repoussent mal. Je suis anonyme et dangereuse. »

C’est ça, la clé.

L’escrime est un sport de combat. Pendant des mois, ces femmes ont subi. Subi le diagnostic, subi les rayons, subi les regards. Elles ont été passives face à une agression biologique.

Sur la piste, on leur redonne une arme. Symboliquement, c’est ultra-puissant. On ne subit plus, on attaque. On pare. On riposte. Ce terme « riposte » n’a pas été choisi au hasard pour le nom du programme.

Et puis il y a le cri. En escrime, on crie souvent pour se donner du courage ou marquer la touche. Pour quelqu’un qui a dû rester silencieux et digne dans les salles d’attente, pouvoir hurler un bon coup en fendant l’air, c’est une thérapie en soi. Ça vide.

Comment se passe une séance type ?

Si vous hésitez à franchir la porte du club d’Argelès pour une séance d’essai, voici à quoi vous attendre. Oubliez l’ambiance militaire. C’est souvent beaucoup de rires, et parfois un peu de pagaille affectueuse.

L’échauffement est spécifique. On ne va pas vous faire faire des pompes. On travaille beaucoup sur la mobilisation articulaire douce, le déverrouillage du bassin et des épaules. C’est presque du yoga dynamique par moments.

Ensuite, les « gammes ». On apprend à marcher. C’est drôle d’ailleurs, réapprendre à marcher. La marche escrime est particulière, elle ancre au sol. On se sent solide.

Puis viennent les assauts. Souvent dirigés par le Maître d’Armes au début. C’est lui qui gère la distance. Il vous met en confiance. Il ne vous touchera pas si vous ne le voulez pas, mais il vous poussera à aller le chercher. C’est un jeu de chat et de souris.

Ce que j’aime observer, c’est la fin de séance. Il y a ce moment où les masques tombent – littéralement. Les visages sont rouges, en sueur, les cheveux en bataille, mais les sourires sont là. Ça discute, ça échange des tuyaux non-médicaux (« tu l’as trouvée où ta brassière de sport qui ne frotte pas ? »), ça crée du lien social.

Les bénéfices concrets (On ne parle pas en l’air)

Ce n’est pas juste du ressenti. Des études ont été faites, et les résultats sont assez bluffants pour que la Haute Autorité de Santé reconnaisse ce type de soin de support. Voici ce qu’on observe sur le terrain, concrètement :

  • La fatigue chronique diminue. Ça paraît illogique de faire du sport quand on est épuisée, mais c’est le seul remède prouvé contre la fatigue liée au cancer. Le cercle vicieux du canapé est brisé.
  • L’amplitude articulaire revient plus vite qu’avec de la kiné seule. J’ai vu des femmes regagner les quelques centimètres qui manquaient pour pouvoir se coiffer ou attraper quelque chose en hauteur sans grimacer.
  • Le lymphœdème (le fameux « gros bras ») est maîtrisé. Contrairement aux idées reçues d’il y a 20 ans où on disait « ne portez rien de lourd », l’activité musculaire drainante aide la circulation lymphatique, à condition que ce soit encadré.
  • La confiance en soi remonte en flèche. Réussir à toucher un adversaire, ça booste l’ego comme pas possible.

Pourquoi le club d’Argelès-sur-Mer s’implique ?

Notre club a toujours eu vocation a être un lieu de vie, pas juste une usine à champions. Quand on voit les catégories M9 ou Vétérans, on voit bien que l’escrime traverse les âges. Solution Riposte, c’est l’extension logique de notre mission de service public.

Nos maîtres d’armes ont suivi la formation spécifique dispensée par la Fédération Française d’Escrime. On ne s’improvise pas coach santé. Il faut connaître les contre-indications, savoir repérer une fatigue anormale, savoir adapter un geste si une cicatrice tire trop ce jour-là.

C’est aussi une fierté pour le club. Voir ces « Riposteuses » (c’est souvent comme ça qu’elles s’appellent entre elles) participer à la vie du club, venir encourager les petits lors des compétitions, ou organiser des pots, ça apporte une âme supplémentaire. Elles rappellent à nos compétiteurs stressés par leurs points que l’essentiel est ailleurs : bouger, être ensemble, être en vie.

Se lancer : les questions qu’on n’ose pas poser

Je sais ce qui retient beaucoup de monde. La peur d’être « la malade » du groupe. Ou la peur de ne pas tenir physiquement.

Dites-vous bien une chose : personne ne vous jugera. Si au bout de 10 minutes vous êtes cuite et que vous devez vous asseoir, vous vous asseyez. C’est tout. Il n’y a pas de note à la fin. Parfois, certaines viennent juste pour l’échauffement et passent le reste de la séance à arbitrer ou à discuter sur le banc. Et c’est très bien comme ça.

Au niveau coût, renseignez-vous auprès du club et de votre mutuelle. De plus en plus d’organismes prennent en charge le « Sport sur Ordonnance », et les cotisations sont souvent adaptées pour ce programme. On ne veut pas que l’argent soit un frein à la rémission.

Alors, si vous êtes dans le coin d’Argelès, ou même si vous lisez ça de plus loin, cherchez un club agréé « Solution Riposte ». Ne serait-ce que pour essayer une fois. Enfilez la veste. Mettez le masque. Et pour la première fois depuis longtemps, ce ne sera pas à la maladie de décider de vos mouvements, mais à vous.

En garde !